Texte de Sigrid Baffert
 
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Entre les lignes ?
 
Contexte : les 11 et 12 mai 2006, j'ai rencontré 6 classes de 6ème/5ème/4ème du collège Gérard Philippe dans le cadre du REP de Fontaine (Isère ), et participé à une soirée tout public à la bibliothèque Paul Eluard de Fontaine.
Des rencontres très bien préparées en amont et j'en profite pour saluer au passage l'équipe de la bibliothèque, en particulier Catherine Bonniot ; j'ai rarement été reçue avec autant de professionnalisme - et de passion - , aussi je tenais à l'écrire…
 
 
 
" J'avais peur qu'il vous manque un œil ou une oreille ", me confie Catherine, à mon arrivée à la bibliothèque de Fontaine.
Son idée était étonnante : quelques semaines avant ma venue, créer un grand puzzle à partir d'une photo de moi.
Et au fil des lectures des enfants, le reconstituer, pièce après pièce, suivant le principe " un livre lu = une pièce disposée ".
Je constate que mon portrait est presque complet et qu'il ne me manque qu'une mèche de cheveux.
Ouf. Ils ont donc bien lu...
Quand Catherine m'a contactée, elle m'a lancé tout à trac :
" J'ai vu que vous étiez parolière, alors, j'ai pensé… lors de la soirée tout public, outre la lecture d'extraits, pourriez-vous aussi nous chanter deux ou trois de vos chansons ? "
" Euh… "
Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai dit : "…oui. "
Dix ans que je n'avais pas chanté en public.
Je suis morte de trouille.
Un ami musicien, Lo Glasman, accepte de me suivre dans l'aventure. Le premier à avoir mis en musique mes textes balbutiants. La boucle est bouclée.
Jeudi 11 mai. 15h00. Collège Gérard Philippe.
Ils savent tout. (Enfin, ils le croient).
Combien d'histoires endormies au fond de mes tiroirs, combien de tablettes de chocolat avalées avant de tutoyer mes personnages, combien de lettres de refus tapisseraient leur CDI, combien d'années à écrire avant le premier manuscrit édité, combien de brouillons empilés, combien de fenêtres ouvertes, combien de vies imaginées, combien de cartouches d'encre, combien de nuits et de pages blanches, combien de gares parcourues, combien de trains manqués, combien de couvertures imposées, combien d'exemplaires vendus, combien de titres corrigés, combien de mois d'attente, combien de fins recommencées, combien de rêves en bouteilles, combien de marins, combien de capitaines, combien de dialogues déclamés devant le clavier, combien de gaffes parce que j'étais dans la lune, combien d'idées notées en vrac dans le métro au supermarché sur le chemin dans la salle d'attente de l'ORL…


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Oui, ils savent tout ça.
Ils savent même où, pourquoi, quand, comment.
Ils savent le quantifiable, l'explicable, le concret, ils ont appris la rature.
Mais ai-je réussi à leur parler du si seulement, du je ne sais pas, du et pourquoi pas ? du rien, du tout, du en germe, du j'aurais dû, du à oublier, du provisoire, de l'inachevé ?
De cette sensation de liberté inouïe au bout des doigts, au bout du stylo.
Liberté absolue qui n'existe que là, oui, là, sur cette feuille ou sur l'écran. Liberté d'être un homme, une femme, un vieillard, une girafe, un rocking-chair, une planète improbable, une étoile de mer, un bloc de granit, un olivier centenaire, un mort oublié, un enfant qui ne naîtra jamais, un noyau de cerise…
Cette liberté qui vient taper au carreau le soir même, alors qu'un enfant de six ans m'interroge :
" Comment vous faites pour écrire quand y'a pas de lignes ? "
Merci bonhomme, de me rappeler l'essentiel.
C'est justement quand il n'y a pas de lignes que j'aime écrire.
 
 
Sigrid Baffert
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